Pour une sonate en cuisine : Introduction à l’esthétique du goût

Extrait de la seconde partie de Hors d’œuvre, Essai sur les relations entre arts et cuisine, Menu Fretin, 2010. Extrait publié dans les Cahiers de la Gastronomie, n°4 (été 2010).

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Introduction à l’esthétique du goût [1]

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En recherchant l’adoubement de l’art contemporain, avec tout le nominalisme discursif qu’il peut comporter, la cuisine s’engage sur un terrain qui ne peut éviter le formalisme et l’agencement de signes. Elle prend du même coup le risque de passer à côté de sa spécificité, et de reléguer au second plan ce qui lui donne sens à titre d’objet propre : le goût. Tout se passe en effet comme si, pour devenir « Art », il lui fallait nécessairement devenir spectacle, donner dans l’ornemental. Pourtant, contrairement à l’acception commune du terme, l’esthétique ne saurait se réduire à la seule beauté plastique, à la simple dimension visuelle du sensible. C’est ce que nous rappelle l’expérience musicale : la vue n’épuise pas l’esthétique. Précisément parce qu’elle ne donne accès qu’à la dimension spatiale de l’esthétique. Or, par delà le spectacle de la forme, et la contemplation de la belle apparence d’un plat ou d’un tableau, c’est-à-dire de tout ce qui relève de la vue, il y a bien une esthétique des yeux fermés : celle du son, mais aussi celle du goût et des fragances, de sorte que cette triple référence auditive, gustative et olfactive nous invite à interroger la dimension temporelle du sensible.

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Comment montrer un goût (3) ? Démos de chefs – Le dispositif du Festival Omnivore comparé à celui de la photographie culinaire

En préambule à un article consacré à la représentation du goût dans la photographie culinaire, quelques pistes de réflexions (matière à penser).

(Lire l’étape 1 et 2 et l’article développant cette question)

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Février 2010 – Festival Omnivore (OFF) à Deauville : une « pure cuisine de la vue » (Barthes[1]).

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Le Festival d’Omnivore (OFF) constitue à lui seul une excellente matière à penser les relations qui peuvent s’établir entre l’œil et le goût. Pendant deux jours, des démonstrations de chefs du monde entier se succèdent sous les yeux des spectateurs, calés sur des rangées de fauteuils – et non à table. La construction des plats est retransmise sur écran géant, et à la fin de la démonstration, la caméra fait un plan fixe en macro sur la réalisation, comme pour en projeter la photographie. Les plats sont ensuite envoyés en coulisses, au studio photo, pour être soigneusement photographiés (et non dégustés).

Que la cuisson soit approximative, le plat trop salé, ou gustativement raté, le propos n’est pas là : le plat est uniquement validé d’après son aspect visuel, et grâce au discours du chef qui l’accompagne. Au spectateur d’imaginer mentalement la pertinence de la combinaison des saveurs et textures, de façon purement conceptuelle (le goût de ce plat en général et non sa réalisation particulière, ici et maintenant).

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Comment parler d’un goût ? – Une réponse du langage poétique

Comment parler d’un goût? En prolongement de l’article consacré au récit de voyage de J. de Léry: une autre forme de réponse, qui passe ici par le travail du langage poétique (avec le retour, dès le premier vers, de l’ineffable banane de Léry !)

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Pomme ronde…

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Pomme pleine, poire et banane,

groseille… Tout cela déverse dans ta bouche

des paroles de vie, de mort…. Je pressens …

Lisez-les plutôt sur le visage d’un enfant

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lorsqu’il mord dans ces fruits. Oui, cela vient de loin.

Cela perd-il lentement son nom dans votre bouche ?

Là où n’étaient que des mots coulent des découvertes,

libérées avec surprise de la pulpe du fruit.

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Osez dire ce que vous nommez pomme.

Cette douceur, qui d’abord se condense

pour, tandis qu’on l’éprouve, dressée avec douceur,

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parvenir à la clarté, à l’éveil, à la transparence,

devenir une chose d’ici, qui signifie et le soleil et la terre — :

ô expérience, sensation, joie —, immense !

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Rainer Maria Rilke, Sonnets à Orphée (1922), in Poésie,
traduction adaptée de celles de J-F Angelloz, Aubier, éd. Montaigne, coll. bilingue, 1943
et de Maurice Betz, éd. Emile-Paul frères, 1942.

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Des relations entre art et cuisine (matière à penser)

A propos d’un essai en cours de rédaction (voir le synopsis), visant à interroger la notion « d’art(s) culinaire(s) ».

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Des relations entre art et cuisine (matière à penser)

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Malgré la banalisation actuelle du syntagme « art culinaire », les relations entre art et cuisine demeurent extrêmement complexes.

Souvent reléguée du côté du corps, de l’organique et du besoin, la cuisine, fût-elle ‘haute-cuisine’, est indissociable de la dégustation, donc de la mastication et de la digestion.

Elle est un rappel quotidien de notre statut d’être vivant i.e. mortel.

Sujet vulgaire !

Comme le rappelle notamment Louis Ferdinand Céline, en 1955 [1]:

Au contraire, l’œuvre d’art semble (selon un point de vue néoplatonicien) traditionnellement située du côté de l’esprit et du plaisir désintéressé – aspirant à une forme d’éternité, par delà les contingences de la mort, etc.

Et pourtant, aujourd’hui, ces catégories sont apparemment périmées, et ne sauraient s’appliquer à l’art contemporain. Il devient même envisageable (voire rigoureusement conseillé) de nier toute forme d’idéalisme pour plonger dans la matérialité, et dans l’éphémère, et dans l’organique …

– De ce point de vue, quelles relations sont alors possibles entre art et cuisine ?

– Doit-on considérer que l’art contemporain, en faisant exploser le système des Beaux-Arts, a rendu possible l’idée d’un « art culinaire »?

– Faut-il y entendre un anoblissement de la cuisine et/ou une désacralisation de l’art ?

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Avec Clocoa, l’artiste Wim Delvoye propose une machine qui reproduit le processus exact de la digestion: alimentée, la machine génère … des crottes.

Les excréments sont immédiatement ensachés pour être vendus.[2]

Wim Delvoye, Clocoa 5.


– Étonnante résonance du travail de cet artiste avec les propos de Céline …

Sans verser dans l’amalgame interprétatif, on peut souligner que dans les deux cas, le choc et la provocation jouent sur une même tendance à rabattre l’acte alimentaire à une pure fonction organique.

Intégré dans une installation artistique ou tenu par un écrivain, le propos est identique en ce qu’il ignore volontairement, l’espace d’un instant, ce qui fonde la spécificité de l’humain quant à son alimentation – à savoir, sa dimension profondément culturelle, symbolique, affective.

Matière à penser « l’art culinaire ».

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[1] Entretien complet disponible sur Paris 4 Philo.

[2] Sur ce sujet, voir notamment les propos recueillis par Geneviève Breerette dans Le Monde du 25.08.05.