Comment parler d’un goût? En prolongement de l’article consacré au récit de voyage de J. de Léry: une autre forme de réponse, qui passe ici par le travail du langage poétique (avec le retour, dès le premier vers, de l’ineffable banane de Léry !)
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Pomme ronde…
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Pomme pleine, poire et banane,
groseille… Tout cela déverse dans ta bouche
des paroles de vie, de mort…. Je pressens …
Lisez-les plutôt sur le visage d’un enfant
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lorsqu’il mord dans ces fruits. Oui, cela vient de loin.
Cela perd-il lentement son nom dans votre bouche ?
Là où n’étaient que des mots coulent des découvertes,
libérées avec surprise de la pulpe du fruit.
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Osez dire ce que vous nommez pomme.
Cette douceur, qui d’abord se condense
pour, tandis qu’on l’éprouve, dressée avec douceur,
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parvenir à la clarté, à l’éveil, à la transparence,
devenir une chose d’ici, qui signifie et le soleil et la terre — :
ô expérience, sensation, joie —, immense !
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Rainer Maria Rilke, Sonnets à Orphée (1922), in Poésie,
traduction adaptée de celles de J-F Angelloz, Aubier, éd. Montaigne, coll. bilingue, 1943
et de Maurice Betz, éd. Emile-Paul frères, 1942.
Du bas latin cocina, altération de coquina « cuisine, art culinaire »
1. 1155 « préparation des aliments », « art de les apprêter » (WACE, Brut, éd. I. Arnold, 10468);
2. 1170 « pièce où l’on prépare les aliments » (CHRÉTIEN DE TROYES, Erec et Enide, éd. M. Roques, 488);
3. 1170 « mets cuisinés » ([CHRÉTIEN DE TROYES], G. D’Angleterre, 451 ds T.-L.);
4.p. ext. 1740 « personnel qui travaille à la cuisine » (Ac.);
5. av. 1778 « manière de préparer la matière, en littérature, manœuvres politiques » (Voltaire ds Lar. 19e).
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Extrait du Trésor de la langue française, article « cuisine »
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CUISINE : Mot qui désigne donc tout à la fois une action, le lieu de cette action, l’ensemble de ses acteurs , comme le produit de cette action.
Vaste mot.
Avant même d’aller chercher plus loin, il s’agit donc de se mettre d’accord sur l’objet du propos, et préciser certains points lexicaux avant d’en tirer des distinctions d’ordre plus conceptuel.
Des relations entre art et cuisine (matière à penser)
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Malgré la banalisation actuelle du syntagme « art culinaire », les relations entre art et cuisine demeurent extrêmement complexes.
Souvent reléguée du côté du corps, de l’organique et du besoin, la cuisine, fût-elle ‘haute-cuisine’, est indissociable de la dégustation, donc de la mastication et de la digestion.
Elle est un rappel quotidien de notre statut d’être vivant i.e. mortel.
Sujet vulgaire !
Comme le rappelle notamment Louis Ferdinand Céline, en 1955[1]:
Au contraire, l’œuvre d’art semble (selon un point de vue néoplatonicien) traditionnellement située du côté de l’esprit et du plaisir désintéressé – aspirant à une forme d’éternité, par delà les contingences de la mort, etc.
Et pourtant, aujourd’hui, ces catégories sont apparemment périmées, et ne sauraient s’appliquer à l’art contemporain. Il devient même envisageable (voire rigoureusement conseillé) de nier toute forme d’idéalisme pour plonger dans la matérialité, et dans l’éphémère, et dans l’organique …
– De ce point de vue, quelles relations sont alors possibles entre art et cuisine ?
– Doit-on considérer que l’art contemporain, en faisant exploser le système des Beaux-Arts, a rendu possible l’idée d’un « art culinaire »?
– Faut-il y entendre un anoblissement de la cuisine et/ou une désacralisation de l’art ?
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Avec Clocoa, l’artiste Wim Delvoye propose une machine qui reproduit le processus exact de la digestion: alimentée, la machine génère … des crottes.
Les excréments sont immédiatement ensachés pour être vendus.[2]
– Étonnante résonance du travail de cet artiste avec les propos de Céline …
Sans verser dans l’amalgame interprétatif, on peut souligner que dans les deux cas, le choc et la provocation jouent sur une même tendance à rabattre l’acte alimentaire à une pure fonction organique.
Intégré dans une installation artistique ou tenu par un écrivain, le propos est identique en ce qu’il ignore volontairement, l’espace d’un instant, ce qui fonde la spécificité de l’humain quant à son alimentation – à savoir, sa dimension profondément culturelle, symbolique, affective.
A paraître le 21 octobre 2010, à l’occasion de la FIAC [1], aux Editions Menu Fretin.
« Arts Culinaires » ?
Hors d’œuvre :
Essai sur les relations entre arts et cuisine
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Matière éphémère, corporéité, besoin, la cuisine nous rappelle quotidiennement que nous sommes mortels. Quant l’oeuvre d’art est traditionnellement située du côté de l’Esprit, du Beau, de l’Universel, de l’Eternel et de l’Inutile (autant de termes à majuscules), la cuisine renvoie au corps, à la sensation passagère. « Art » du goût, de la mastication et de la digestion, elle semble d’emblée exclue du système des Beaux-Arts. Dans sa périssable fugacité, comment pourrait-elle en effet espérer faire œuvre d’Art ?
Le syntagme « Art culinaire » n’envahit pas moins les discours actuels, tandis que les cuisiniers laissent de côté l’artisanat pour aspirer à rejoindre le panthéon des Artistes. Au même moment, performeurs, plasticiens et designers s’emparent de la matière alimentaire. Récemment, des foires d’art contemporain comme Slick [2] ont même décidé d’ouvrir leurs portes à « l’Art culinaire », tandis que certaines galeries s’y consacrent exclusivement [3].
Alors, doit-on toujours considérer que la cuisine est fondamentalement hors-d’œuvre ?