Lundi 21 décembre, 13h, cantine de l’INHA (suite)
Matière à penser…
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« Reliefs » : scénographie des restes en mouvement
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Voir les autres étapes du travail sur les restes :
A suivre.
Lundi 21 décembre, 13h, cantine de l’INHA (suite)
Matière à penser…
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« Reliefs » : scénographie des restes en mouvement
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Voir les autres étapes du travail sur les restes :
A suivre.
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Il existe des espaces extrêmement symptomatiques des évolutions de la société contemporaine. Ce qui se passe actuellement au Laboratoire peut être lu dans ce sens..
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« Le Laboratoire : Innovations dans l’air du temps »
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En effet, Le Labo, cet espace qui se veut à mi-chemin entre l’art, la science et la cuisine propose actuellement un « examen de deux innovations du Laboratoire, Le Whif et Andrea -en vente cet automne aux Galeries Lafayette, chez Monceau Fleurs, Nature & Découvertes et colette – (auxquelles) s’ajoute une troisième innovation, présentée pour la première fois, Le Whaf de Marc Bretillot. Toutes trois ciblent la notion d’air autour de nous : afin de mieux manger, mieux boire, mieux respirer … »
Un catalogue se propose également de vous révéler « l’essence du processus mystérieux de ces innovations « dans l’air du temps » ». David Edwards, fondateur du Laboratoire. (Tout de même, il y a des gens qui n’ont peur de rien !)
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« Nuages de saveurs » :
Le Whaf de Marc Bretillot, David Edwards, avec les recettes de Thierry Marx
« Imaginez un nuage de saveurs émanant d’un surprenant récipient à mi-chemin entre une carafe et un globe de verre ; imaginez-vous en train d’aspirer délicatement ce nuage ; la texture aérienne venant réveiller vos papilles… Vous venez de tester Le Whaf, la dernière innovation du Laboratoire. Inventé par David Edwards, et dessiné par Marc Bretillot, Le Whaf révèle encore une fois la richesse des rencontres entre l’art culinaire et le design aux frontières de la science. »
.(extrait du site internet- pour en lire plus, cliquer ici)
Le Whif fonctionne en gros sur le même principe, puisqu’il s’agit ici aussi « d’inhaler une saveur « … Version portative et commercialisable, le Whif vous offre ainsi la possibilité de respirer l’air du temps, et de sniffer votre chocolat !
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Ici, il serait trop facile d’écrire un pamphlet sur ce genre d’endroit, qui utilise la triple caution de la science, de l’art, et de la créativité culinaire pour faire whaf.
Il est certainement plus intéressant d’analyser les mécanismes sur lesquels il repose, et de tenter de comprendre en quoi il s’inscrit effectivement dans l’air du temps.
Derrière cette idée du « nuage de saveurs », il y a sans doute deux mille ans d’histoire culturelle tributaire d’un idéalisme qui tend à évacuer le corporel au profit du spirituel, de l’immatériel, du désincarné.
Aujourd’hui, ça donne le Whaf, ou le Whif, soit la possibilité de savourer un aliment presque dématérialisé… « Un nuage de saveurs » qui précisément ne nourrit pas, mais qui se savoure. Et qui se revendique par là même comme une expérience esthétique, en se défaisant de la nécessité de manger – nécessité qui demeurait jusque là à la base de la cuisine, même quand elle se posait comme art culinaire…
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Alors, innovation scientifique au service de l’Art ?
Ou déviation du marketing sur la pente dangereuse de l’anorexie ?
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Il faut tout de même le souligner : sniffer du chocolat, pour éviter d’en manger, la démarche est loin d’être anodine. Voilà une innovation qui rend enfin possible la consommation ultra-volatile, et qui ne laisse pas de trace.
Whif et Whaf poussent ainsi la logique des dématérialisations contemporaines à l’extrême. Et là, un vague malaise ; on ne saurait en effet s’empêcher de sentir quelque chose qui fleurte avec une forme d’anorexie, qu’elle soit symbolique ou non. En évitant d’ingérer ce chocolat, devenu « léger comme l’air », il s’agit bien d’éviter d’alourdir son corps, de défier les lois de la pesanteur …
Alors, disons-le, grâce au « nuage de saveurs », à la sortie, pas de crotte.
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Le Laboratoire & Le Laboshop, 4 rue Bouloi, 75001 Paris
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..Extrait du Trésor de la Langue Française Informatisé
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RELIEF 1, subst. masc.
I.
Gén. au plur. Ce qui reste d’un repas, d’un plat. Les reliefs d’un festin, d’un plat, d’un poulet.(…) Pendant qu’on leur servait un potage réchauffé et les reliefs de la table d’hôte, ils [les Tarasconnais] mangeaient gloutonnement(A. DAUDET, Tartarin Alpes, 1885, p. 222).
Rem. S’emploie le plus souvent au plur., cependant le sing. est usité aussi: Voilà un beau relief, il reste les trois quarts du poulet (LITTRÉ).
II.
DR. FÉOD. Droit que le vassal payait à son seigneur, lors de certaines mutations, ainsi dit parce que le vassal, par ce droit, relevait le fief« (LITTRÉ). On pouvait éviter un droit aussi onéreux en versant chaque année une rente au suzerain; on était alors en régime de relief abonné (FÉN. 1970).
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Reliefs, Scénographie des restes (2)
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Reliefs. Le mot est très beau.
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Ici les reliefs d’une simple salade composée. Et toujours le même protocole pour cette scénographie des restes :
– Partir d’un plat unique, approprié différemment par chaque mangeur…
– Et apprécier la scénographie qui se met en place, dans la disposition des restes, des couverts, et ici, des dessins qu’ils esquissent au fond des assiettes …
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Tours, samedi 28 novembre, au restaurant Le Barjus. Six convives, français et espagnols ; classe moyenne sup ; entre 30 et 50 ans.
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A suivre, et à mettre en perspective :
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Cet article a été publié dans les Cahiers de la Gastronomie, « revue culinaire sérieuse et moderne », n°1 (hiver 2009).
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Claude Lévi-Strauss et la gastronomie, patrimoines mythiques de l’humanité
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…… A l’heure des interrogations sur l’identité culturelle, l’uniformisation des pratiques, ou l’inscription de la gastronomie française au patrimoine mondial de l’humanité, un deuil, suivi d’une question s’interposent : avez-vous lu Lévi-Strauss ?
…… Bien sûr, tout le monde connaît l’ethnologue de génie, véritable monument de la pensée du XXe siècle. On s’y réfère avec déférence, on le cite, on … – Oui, mais vous, l’avez-vous lu ?
…… Sa mort récente a été l’occasion de nombreux articles, publications, rééditions, notamment celle des Mythologiques : quatre volumes intimidants, tant qu’ils restent sur l’étagère, mais qui se révèlent par moments superbement éclairants pour penser la société contemporaine dans ses pratiques et ses problématiques alimentaires.
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« Petit traité d’ethnologie culinaire », in L’Origine des manières de table.
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…… Avant Lévi-Strauss, bien peu d’anthropologues s’étaient intéressés à la cuisine. Lui n’aura de cesse de rappeler qu’elle « constitue une forme d’activité humaine véritablement universelle : pas plus qu’il n’existe de société sans langage, il n’en existe aucune qui d’une façon ou d’une autre ne fasse cuire certains au moins de ses aliments.»1
…… Activité universelle donc, mais jamais uniforme, car « la cuisine d’une société est un langage dans lequel elle traduit inconsciemment sa structure »1. Ce qui signifie que, pour l’ethnologue, si « je suis ce que je mange », je suis d’abord et avant tout ce pourquoi je mange, et comment. – Distinction capitale, et qui permettrait de décentrer de nombreux débats. A aucun moment en effet, Lévy-Strauss ne s’intéresse à ce que mangent les indiens. Toute son attention se porte sur le sens et les raisons de leurs choix face à un ensemble d’éléments communs à différents peuples.
…… De même, pour analyser la cuisine française, sans doute faudrait-il s’interroger sur les lois inconscientes qui dictent nos choix. Avant d’être d’ingérée, toute nourriture est d’abord pensée, « culturée ». Dès lors, ne suis-je pas davantage français, anglais ou allemand par mes raisons et mes façons de manger, plutôt que par ce que je mange, qui ressemble de plus en plus à ce que mangent mes voisins ?
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in L’Origine des manières de table (p. 407).
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…… Par ailleurs, au moment où l’on s’occupe d’inventorier les plats français, comme l’ethnologue inventoriait les mythes, la lecture des Mythologiques offre des développements extrêmement féconds, en faisant justement de la cuisine un équivalent social du mythe.
…… En effet, de ce point de vue, chaque plat doit être compris comme le résultat d’une combinaison variable d’ingrédients, qui fonctionnent comme les unités du mythe (les mythèmes). Or, pour l’ethnologue, il ne s’agit pas de chercher la version originelle du mythe, ou de la recette. Au contraire, le sens est dans les variantes, qui expriment la logique inconsciente d’une culture. Ainsi, un débat sur les différentes versions d’un plat (par exemple, la blanquette de veau!) ne vaudrait que par les variations infinies qu’il exhume nécessairement.
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Le triangle culinaire : Cru, Cuit, Pourri, in L’Origine des manières de table (p406).
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…… Si la force des grands textes réside souvent dans leur capacité à répondre à des questions qu’ils ne posent pas, Les Mythologiques méritent une attention particulière. Les questionnements actuels de la gastronomie française y trouvent en effet un nouvel éclairage.
…… Et que dire des brillantes analyses de Lévy-Strauss sur le pourri, le cru et le cuit ? Elles déplacent singulièrement les polémiques qui entourent des produits comme le camembert au lait cru, entre autres fromages français, au profit des différences symboliques profondes qui les sous-tendent. On ne saurait trop en conseiller la lecture aux dirigeants européens, et aux services sanitaires américains…
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Du bon usage des mythes : du triangle culinaire au patrimoine de l’humanité
Relisons Claude Lévi-Strauss !
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Caroline Champion
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1. « Le Triangle Culinaire », L’Arc, p. 20. On note toutes les nuances et les précautions de la phrase de l’ethnologue, soucieux de préserver les « fleurs fragiles de la différence » de chaque société.
2. De L’origine des Manières de Tables , p. 411.
En effet, si la pensée structuraliste pose de nombreux problèmes, notamment quand il s’agit de penser l’histoire, certains textes de Lévi-Strauss mériteraient un commentaire plus précis. On pense notamment au premier chapitre de La Pensée Sauvage.