Intervention « Les mots du goût », sur RFI

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La Danse des Mots

Yvan Amar

LUNDI 01 MARS 2010

Les mots du goût

Rencontre avec Caroline Champion, « exploratrice de saveurs »,
chercheur en littérature du goût et en philosophie esthétique

– Réflexion sur la question du vocabulaire propre à rendre compte de l’expérience gustative ;

– Retour sur l’exemple des explorateurs, notamment Jean de Léry (suite à un article publié dans les Cahiers de la Gastronomie, à lire ici).

Ecouter l’émission (ici)


Comment peut-on parler d’un goût ?

Cet article a été publié dans les Cahiers de la Gastronomie , n°2, hiver 2010.
Il est à lire à la suite de deux extraits de textes de Jean de Léry, tirés de son Histoire d’un voyage faict en la terre du Brésil, (1578).

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Comment peut-on parler d’un goût ?
La langue, de l’espace de dégustation à l’espace du langage

Une relecture de Jean de Lery

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….. Une des problématiques majeures de la critique et du discours gastronomique concerne les ressources du langage en matière de goûts. Dépasser le « mmm,  c’est bon ! » [1], pour tenter de mettre en langage des saveurs relève du défi. Comment en effet peut-on parler d’un goût, l’extérioriser pour le faire passer du domaine de la sensation subjective à celui du langage, et de l’échange intersubjectif ?

….. Il n’y a évidemment pas de réponse définitive à une problématique aussi complexe. Elle concerne les mécanismes spécifiques du langage, en même temps qu’elle pointe les limites inhérentes aux langues elles-mêmes, en tant que reflets d’un système culturel propre à une communauté. Car, en réalité, la description d’un goût (culturel) n’est-elle pas d’abord tributaire du vocabulaire et de la grammaire d’une langue (tout aussi culturelle) ?

….. La chose devient beaucoup plus claire face aux difficultés de la traduction. Certaines langues possèdent en effet quinze mots, soit quinze nuances pour décrire ce que d’autres langues ne désignent que comme une chose unique. La confrontation de systèmes culturels différents soulève donc de manière forte la question des limites de la langue en matière d’expression. Tout particulièrement dans le domaine du goût et des sensations intimes, qui impliquent le sujet bien au-delà de la pure ratio : ici, on touche précisément à la problématique du logos – langage organisé par la raison – dans ses rapports avec la sensation physique, difficile à exprimer à travers cette structure rationnelle. Comment peut-on parler d’un goût ?

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Vanités / Nature morte : Etudes pour ExpérimenTable

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Ce détour par l’exposition du musée Maillol est destiné à alimenter différentes réflexions entamées sur ce site autour de la question des Vanités et de la Nature Morte, notamment à partir du travail de Patrick Guns, et d’un ExpérimenTable sur Slick intitulé « Memento Mori ».

Voir aussi l’Etude pour ExpérimenTable, à propos de l’exposition du Louvre « Rivalités à Venise ».

Enfin, cette analyse pourra être replacée dans le contexte de son exposition, à la lecture de l’article « Ca crâne à Maillol !« , consacré à l’ensemble de l’exposition.

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Extrait de l’exposition du Musée Maillol :
« C’est la vie ! Vanités de Caravage à Damien Hirst »

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Giovanni Martinelli, Memento Mori (Death comes to the dinner table), vers 1635.

Comment peut-on parler d’un goût ? Jean de Léry (matière à penser)

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Une réponse à étudier :

….Jean de Léry en 1578, Histoire d’un voyage faict en la terre du Brésil, chapitre XIII « Des arbres, herbes, racines et fruicts exquis que produit la terre du Brésil »

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…… Paco-aire est un arbrisseau croissant communément de dix ou douze pieds de haut : mais quand à sa tige combien il s’en trouve qui l’ont presque aussi grosse que la cuisse d’un homme, tant y a qu’elle est si tendre qu’avec une espée bien trenchante vous en abbatrez et mettrez un par terre d’un seul coup. Quand à son fruit, que les sauvages nomment Paco, il est long de plus de demi-pied, et de forme assez ressemblant à un Concombre, et ainsi jaune quand il est meur : toutesfois croissans tousjours vingt ou vingt-cinq serrez tous ensemble en une seule branche, nos Ameriquains les cueillans par gros floquets tant qu’ils peuvent soustenir d’une main, les emportent en ceste sorte en leurs maisons.
…… Touchant la bonté de ce fruict, quand il est venu à sa juste maturité, et que la peau laquelle se leve comme cette d’une figue fraische, en est ostée, un peu semblablement grumeleux qu’il est, vous diriez aussi en le mangeant que c’est une figue. Et de faict, à cause de cela nous autres François nommions ces Pacos figues : vray est qu’ayans encores le goust plus doux et savoureux que les meilleures figues de Marseille qui se puissent trouver, il doit estre tenu pour l’un des plus beaux et bons fruicts de ceste terre du Bresil. Les histoires racontent bien que Caton retournant de Carthage à Rome, y apporta des figues de merveilleuse grosseur : mais parce que les anciens n’ont fait aucune mention de celle dont je parle, il est vray-semblable que ce n’en estoyent pas aussi.

Paco ou la banane, (p. 319-320)

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….. Quant aux plantes et herbes, dont je veux aussi faire mention, je commenceray par celles lesquelles, à cause de leurs fruicts et effects, me semblent plus excellentes. Premièrement la plante qui produit le fruict nommé par les sauvages Ananas, est de figure semblable aux glaieuls, et encore ayant les fueilles un peu courbées et cavelées tout à l’entour, plus approchantes de celles d’aloes. Elle croist aussi non seulement emmonceléee comme un grand chardon, mais aussi son fruict, qui est de la grosseur d’un moyen Melon, et de façon comme une pomme de Pin, sans pendre ni pancher d’un costé ni d’autre, vient de la propre sorte de nos Artichaux.

….. Et au reste quand ces Ananas sont venus à maturité, estans de couleur jaune azuré, ils ont une telle odeur de framboise, que non seulement en allant par les bois et autres lieux où ils croissent, on les sent de fort loin, mais aussi quant au goust fondans en la bouche, et estant naturellement si doux, qu’il n’y a confitures de ce pays qui les surpassent ; je tiens que c’est le plus excellent fruict de l’Amérique. Et de fait, moy-mesme, estant par-delà, en ayant pressé tel dont j’ay fait sortir pres d’un verre de suc, ceste liqueur ne me sembloit pas moindre que malvaisie. Cependant les femmes sauvages nous en apportoyent pleins de grans paniers, qu’elles nomment Panacons, avec de ces Pacos dont j’ay nagueres fait mention, et autres fruicts lesquels nous avions d’elles pour un pigne, ou pour un mirouer.

Ananas (p.326-327).

Jean de Léry, Histoire d’un voyage faict en la terre du Brésil, (1578) texte établi et annoté par Frank Lestringant, Le Livre de Poche, 1994.

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Ce texte a fait l’objet d’un article, consacré à la problématique de la mise en langage des saveurs, véritable défi pour la littérature, et pour la critique gastronomique… (le lire)

A mettre en perspective avec l’article « ananas », dans le Grand Dictionnaire de cuisine, d’Alexandre Dumas (ici)

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L’Ananas de Dumas, trois cents ans après Léry (matière à penser)

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Suite à la description de l’ananas par Jean de Léry (à lire ici) :

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Famille Tupinamba à l’ananas (détail), in Jean de Léry, Histoire d’un voyage faict en la terre du Brésil.

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L’Ananas de Dumas, trois cents ans plus tard :

« Fruit originaire du Pérou ; sa couleur en maturité tire sur le bleu, son odeur ressemble à celle de la framboise ; sa saveur est douce, le sur approche le goût de vin de Malvoisie.

Pour manger l’ananas, on le coupe par tranches, on lui fait perdre son âcreté, en le trempant dans l’eau, et on le met dans le vin en y ajoutant du sucre.

Dans l’Inde, on fait du suc d’ananas mêlé avec l’eau une boisson rafraîchissante préférable à la limonade.

Au Brésil, on récolte une immense quantité d’ananas sauvages. Ils sont gros, juteux, aromatiques, on en tire de l’eau de vie, qui ressemble au meskal. L’ananas sauvage atteint soixante centimètres de hauteur, ses feuilles sont creuses et renferment une eau claire souveraine pour étancher la soif ; quoique exposé aux rayons du soleil, cette eau reste toujours fraîche. « 

Alexandre Dumas, Le Grand Dictionnaire de cuisine, A. Lemerre, 1873.

Nouvelle réédition, illustrée et commentée : Le Dico Dumas,  Menu Fretin, 2008.

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…… Le texte de Dumas est assez loin des problématiques de Jean de Léry, ce voyageur calviniste qui fût parmi des premier à parler de l’ananas à son retour du Brésil… D’ailleurs, il ne semble pas que Dumas ait eu connaissance du texte de Léry.

…… Le savoir de Dumas, basé sur des connaissances plus livresques, est davantage tourné du côté de la recette, pour son Grand Dictionnaire de cuisine. On retrouve cependant un même souci de précision dans la description de l’ananas, quant à son goût mais aussi quant à son odeur, son aspect, etc.

…… Qui passe évidemment par la multiplication des analogies.

…… Or, on en manquera pas d’être frappé par la similitude de comparaison entre l’ananas et la framboise.

…… On peut l’expliquer, entre autres, par la proximité de leur acidité sucrée, etc.

…… Et cependant, pour le lecteur contemporain, la comparaison n’est sans doute pas des plus évidentes !

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……..Matière à penser, donc.    – Et vous, comment décririez-vous l’ananas ?

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A mettre en perspective avec l’article consacré à la mise en langage des saveurs

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Lévi-Strauss et la gastronomie, patrimoines mythiques de l’humanité

Cet article a été publié dans les Cahiers de la Gastronomie, « revue culinaire sérieuse et moderne », n°1 (hiver 2009).

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Claude Lévi-Strauss et la gastronomie, patrimoines mythiques de l’humanité

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…… A l’heure des interrogations sur l’identité culturelle, l’uniformisation des pratiques, ou l’inscription de la gastronomie française au patrimoine mondial de l’humanité, un deuil, suivi d’une question s’interposent : avez-vous lu Lévi-Strauss ?
…… Bien sûr, tout le monde connaît l’ethnologue de génie, véritable monument de la pensée du XXe siècle. On s’y réfère avec déférence, on le cite, on … – Oui, mais vous, l’avez-vous lu ?

…… Sa mort récente a été l’occasion de nombreux articles, publications, rééditions, notamment celle des Mythologiques : quatre volumes intimidants, tant qu’ils restent sur l’étagère, mais qui se révèlent par moments superbement éclairants pour penser la société contemporaine dans ses pratiques et ses problématiques alimentaires.

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« Petit traité d’ethnologie culinaire », in L’Origine des manières de table.

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…… Avant Lévi-Strauss, bien peu d’anthropologues s’étaient intéressés à la cuisine. Lui n’aura de cesse de rappeler qu’elle « constitue une forme d’activité humaine véritablement universelle : pas plus qu’il n’existe de société sans langage, il n’en existe aucune qui d’une façon ou d’une autre ne fasse cuire certains au moins de ses aliments.»1

…… Activité universelle donc, mais jamais uniforme, car « la cuisine d’une société est un langage dans lequel elle traduit inconsciemment sa structure »1. Ce qui signifie que, pour l’ethnologue, si « je suis ce que je mange », je suis d’abord et avant tout ce pourquoi je mange, et comment. – Distinction capitale, et qui permettrait de décentrer de nombreux débats. A aucun moment en effet, Lévy-Strauss ne s’intéresse à ce que mangent les indiens. Toute son attention se porte sur le sens et les raisons de leurs choix face à un ensemble d’éléments communs à différents peuples.

…… De même, pour analyser la cuisine française, sans doute faudrait-il s’interroger sur les lois inconscientes qui dictent nos choix. Avant d’être d’ingérée, toute nourriture est d’abord pensée, « culturée ». Dès lors, ne suis-je pas davantage français, anglais ou allemand par mes raisons et mes façons de manger, plutôt que par ce que je mange, qui ressemble de plus en plus à ce que mangent mes voisins ?

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in L’Origine des manières de table (p. 407).

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…… Par ailleurs, au moment où l’on s’occupe d’inventorier les plats français, comme l’ethnologue inventoriait les mythes, la lecture des Mythologiques offre des développements extrêmement féconds, en faisant justement de la cuisine un équivalent social du mythe.

…… En effet, de ce point de vue, chaque plat doit être compris comme le résultat d’une combinaison variable d’ingrédients, qui fonctionnent comme les unités du mythe (les mythèmes). Or, pour l’ethnologue, il ne s’agit pas de chercher la version originelle du mythe, ou de la recette. Au contraire, le sens est dans les variantes, qui expriment la logique inconsciente d’une culture. Ainsi, un débat sur les différentes versions d’un plat (par exemple, la blanquette de veau!) ne vaudrait que par les variations infinies qu’il exhume nécessairement.

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Le triangle culinaire : Cru, Cuit, Pourri, in L’Origine des manières de table (p406).

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…… Si la force des grands textes réside souvent dans leur capacité à répondre à des questions qu’ils ne posent pas, Les Mythologiques méritent une attention particulière. Les questionnements actuels de la gastronomie française y trouvent en effet un nouvel éclairage.
…… Et que dire des brillantes analyses de Lévy-Strauss sur le pourri, le cru et le cuit ? Elles déplacent singulièrement les polémiques qui entourent des produits comme le camembert au lait cru, entre autres fromages français, au profit des différences symboliques profondes qui les sous-tendent. On ne saurait trop en conseiller la lecture aux dirigeants européens, et aux services sanitaires américains…

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Du bon usage des mythes : du triangle culinaire au patrimoine de l’humanité

Relisons Claude Lévi-Strauss !

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Caroline Champion

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1. « Le Triangle Culinaire », L’Arc, p. 20. On note toutes les nuances et les précautions de la phrase de l’ethnologue, soucieux de préserver les « fleurs fragiles de la différence » de chaque société.

2. De L’origine des Manières de Tables , p. 411.

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Cet article sera approfondi et prolongé sur ce site dans le cadre de notre bibliothèque gustative et évolutive.

En effet, si la pensée structuraliste pose de nombreux problèmes, notamment quand il s’agit de penser l’histoire, certains textes de Lévi-Strauss mériteraient un commentaire plus précis. On pense notamment au premier chapitre de La Pensée Sauvage.