Comment parler d’un goût? En prolongement de l’article consacré au récit de voyage de J. de Léry: une autre forme de réponse, qui passe ici par le travail du langage poétique (avec le retour, dès le premier vers, de l’ineffable banane de Léry !)
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Pomme ronde…
Pomme pleine, poire et banane,
groseille… Tout cela déverse dans ta bouche
des paroles de vie, de mort…. Je pressens …
Lisez-les plutôt sur le visage d’un enfant
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lorsqu’il mord dans ces fruits. Oui, cela vient de loin.
Cela perd-il lentement son nom dans votre bouche ?
Là où n’étaient que des mots coulent des découvertes,
libérées avec surprise de la pulpe du fruit.
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Osez dire ce que vous nommez pomme.
Cette douceur, qui d’abord se condense
pour, tandis qu’on l’éprouve, dressée avec douceur,
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parvenir à la clarté, à l’éveil, à la transparence,
devenir une chose d’ici, qui signifie et le soleil et la terre — :
ô expérience, sensation, joie —, immense !
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Rainer Maria Rilke, Sonnets à Orphée (1922), in Poésie,
traduction adaptée de celles de J-F Angelloz, Aubier, éd. Montaigne, coll. bilingue, 1943
et de Maurice Betz, éd. Emile-Paul frères, 1942.

