Humeur d’humus (Éloge du pourri, extrait)

Le champignon est inquiétant. Il est le symbole même de la lisière, du point limite entre animal et végétal, entre nature et culture, entre mort et fécondité…

Étrange saprophyte ! En marge du règne végétal, il utilise la matière en décomposition pour se développer. Sans racines ni feuilles, et surtout sans chlorophylle, il s’alimente comme un animal, prélevant la vie sur d’autres organismes plutôt que de s’alimenter grâce à l’air et la lumière, comme tout végétal qui se respecte.

Non content d’échapper aux classements de la botanique, le champignon s’épanouit à l’écart des villes et de la civilisation. Il ressurgit ainsi chaque année dans les ténèbres humides de la forêt, échappant par là même au patient travail de l’agriculture, pour mieux offrir aux gens des bois les mystères d’une cueillette quasi-miraculeuse.

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Sauvage, il semble donc appartenir davantage à la nature qu’à la culture. Comment peut-il dès lors trouver sa place dans la cuisine et entrer dans la sphère de l’acceptable, du symboliquement consommable ?

Pour devenir « bon à penser » donc « bon à manger », selon l’équation lévi-straussienne, plusieurs étapes s’imposent. Le cas du champignon s’apparente à celui du miel, analysé par Lévi-Strauss [1]. A chaque fois, il s’agit de consommer un produit de la nature (et non de l’agri-culture), selon un protocole précis, propre à acculturer le sauvage.

Pourtant, à la différence du miel, dont la récolte est nécessairement collective, tout amateur de champignon a pu apprécier le plaisir solitaire qui consiste à « aller aux champignons », à l’aube, en quelque coin obscur, soigneusement tenu secret… Au même moment, contrairement au miel, déjà « cuit » et comme cuisiné par la nature, le champignon ne saurait être avalé tel quel au milieu des bruyères : trop cru. Pire, trop « pourri ».

Ici, la normalisation sociale de la cueillette du sauvage passera donc d’abord par l’onomastique : la connaissance des noms et la reconnaissance des espèces. Le champignon devra être nommé pour mieux être normé, selon une stricte répartition entre ceux qui se mangent et ceux qui ne se mangent pas.

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En ce sens, la fonction du ramasseur de champignon ne se limite pas à la cueillette : il joue un rôle fondamental de passeur, de médiateur entre nature et culture. Il maîtrise la taxinomie des champignons : avec mousse, avec lamelles, amanite ou boletus, comestible, savoureux, à rejeter. Sa culture lui permet de s’aventurer sans danger dans la nature, pour mieux ramener cette nature dans le champ de la culture.

Loin d’être laissée à l’appréciation de chacun, cette fonction fait elle-même l’objet d’une régulation sociale. Depuis deux siècles, c’est au pharmacien que l’on a confié l’acte de juger, classer, contrôler. Agent de la santé publique, il est le représentant local de la science académique, à laquelle la société moderne accorde un crédit supérieur à celui de la connaissance vernaculaire. Pour faire entrer sans danger le fongique dans le domestique, il faut donc commencer par monter ses champignons au pharmacien.[2]

Cependant, ce n’est qu’après avoir été soigneusement trié, lavé, coupé, assaisonné ou cuisiné que le champignon devient réellement culture. Il quitte alors la sphère du pourri pour entrer dans le champ du culinaire. – Même si là encore, son statut est ambigu, puisqu’il tient à la fois de la garniture, quand il est servi poêlé comme un légume d’accompagnement, et du condiment, utilisé pour relever une viande par ses notes complexes, insaisissable alliance du boisé et du musqué, du végétal et de l’animal.

S’il contribue à le rendre culinairement acceptable, ce savant processus d’acculturation du sauvage ne saurait effacer totalement l’ambivalence symbolique du champignon. Fascinant, délicieux, mais (parce que ?) potentiellement maléfique, celui-ci cumule tous les signes de l’interdit : qu’il soit trompette de la mort ou phallus impudicus, gymnopile pénétrant ou mucidule visqueuse, amanite phaloïde ou vaginée, l’imaginaire du champignon oscille en permanence entre mort et fécondité.

D’un côté en effet, la consommation de cet obscur produit de la putréfaction sylvestre comporte toujours un risque d’empoisonnement, de mort violente. Chaque année, décès et intoxications multiples attestent ce danger et réactivent la suspicion qui plane sur le champignon, d’autant plus redoutable qu’il aura pris les apparences les plus séduisantes ou falsifié celles d’une espèce inoffensive.

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Mais au même moment, s’il est potentiellement vénéneux, maléfique, fatal, cet aliment mystérieux nous parle de la vie. Tapi dans un lit de mousse, il jaillit en une nuit dans l’obscurité humide de la forêt [3], tandis que ses formes et ses saveurs charnues dissimulent à grand peine une « forêt de symboles » à connotation sexuelle quasiment explicite.

(…)

Parfois, ce balancement entre éros et thanatos donne plus directement encore accès au divin, aux forces dionysiaques. C’est notamment le cas de l’amanita muscaria, cousine de l’amanite phalloïde, dont l’absorption a des effets psychotropes, quand elle ne tue pas les mouches. Certaines cultures en ont proscrit la consommation, y voyant une menace pour l’équilibre social ; d’autres ont su tirer parti de ses vertus hallucinogènes, au prix d’une stricte régulation collective. Réservé au chaman ou à une société réduite, consommé selon un rituel précis, du Nord de l’Inde à l’Ouest de la Sibérie, ce produit de lisière devient alors le véhicule d’une forme d’ivresse, d’un état-limite indissociable de la transe.

Le champignon permet alors à la communauté d’entrer en contact avec le divin, au prix d’un vaste mouvement dialectique : le sauvage, que l’homme a préalablement fait entrer dans la culture, lui sert à dépasser la culture elle-même, à la faveur de forces « sur-culturelles » plus que « sur-naturelles ». C’est une affirmation de la négation de la mort et du besoin, un dépassement des limites naturelles imposées par le corps, une expérience collective de la fusion, danse et vision confuses, où le tellurique rejoint le dionysiaque.

Aujourd’hui encore, dans les sociétés industrielles où ce type de pratique est tout à fait marginale, le champignon conserve son ambivalence symbolique – manifeste bien qu’implicite, jusque dans le mousseron le plus inoffensif. C’est sans doute la raison pour laquelle, comme l’a bien vu Jean Clair :

« On peut diviser le monde occidental en deux parties : celle où l’on pratique la cueillette du champignon sauvage et celle où l’on n’admet que la pratique du champignon de culture, dit encore champignon de couche. A la première partie appartiennent les pays du bassin méditerranéen, et plus généralement les pays de tradition catholique (…) A la seconde appartiennent l’Angleterre, les Pays-Bas, l’Allemagne du nord, l’Amérique … » [4]

Véritable partition culturelle, ces différences de pratique sont loin d’être anecdotiques. Elles expriment les goûts et dégoûts d’une société et traduisent son système de valeur, la place qu’elle accorde au désir, son rapport à la mort, à la chair, à la sexualité. C’est ainsi qu’à travers l’exemple du champignon, nous commençons à entrevoir la façon dont le « pourri » met en jeu la profondeur symbolique du goût…

A suivre !

A propos :

Ce texte est un extrait issu de l’Éloge du Pourri, ouvrage en cours de rédaction (à paraître en 2015).

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NOTES

[1] Voir notamment C. Lévi Strauss, Du miel aux cendres, Mythologiques vol.2, 1966.

[2] Ceci, alors même que l’enseignement de la mycologie est de plus en plus marginal dans l’enseignement des facultés de pharmacie.

[3] Métaphore féminine par excellence, depuis longtemps relevée par la littérature, et plus récemment par la psychanalyse

[4] Jean Clair, De l’Invention simultanée de la péniciline et de l’action painting et de son sens, L’échoppe, 1990.

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