Exposition Doisneau Paris Les Halles (III) – Parcours esthétique : Au cœur de l’humain, au ventre de la capitale …

Lire l’introduction (I)

Suivre le parcours historique (II)

Si l’exposition Doisneau Paris Les Halles possède un véritable intérêt historique, elle vaut autant pour les qualités de chaque photographie ; leur appréciation dessine un nouveau parcours, et nécessite un commentaire à part … Voici une tentative de restitution de quelques traits de l’esthétique du photographe.


Esthétique du noir et blanc : Paris, les Halles, la nuit

Les Halles, la nuit © Ateliers Robert Doisneau

La vie des Halles est essentiellement nocturne, parfois surprise par l’aube des petits matins. Ambiance parfaitement restituée. Réverbères, éclairages fantastiques, braseros, lumière de fête foraine : toutes les nuances du noir et blanc viennent rendre compte de l’atmosphère si particulière du lieu. Et lui ajoute une pointe de poésie rétrospective : car l’absence de couleur gomme aussi les traces de sang et nimbe les quartiers de viande d’une beauté particulière …

Saisissant, malgré tout, le pavillon des viandes, à l’opposé de la vision cubique, blanche et hygiénique de Rungis …

Pavillon de la viande © Ateliers Robert Doisneau

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Esthétique de l’empilement

© Ateliers Robert Doisneau

L’œil de Doisneau a également très bien saisi le côté « grand déballage » des Halles. Véritable île aux trésors, qui frappe par l’abondance, le débordement, l’étalage vertical des produits. Et le jeu des contrastes de matières.

Cette dimension est d’autant plus forte que certaines photos ont été prises dans les années 50, au sortir des longues périodes de privation et de pénurie qui ont marqué les visages.

Alors, la vie reprend, la joie se lit partout, la fierté aussi, notamment celle des « forts », personnages typiques des Halles capables de manier les marchandises les plus lourdes …

Esthétique des « gueules »

Fort à la cigarette, 1967  © Ateliers Robert Doisneau

Comment ne pas parler en effet des qualités de portraitiste de Doisneau, qui font sans doute toute la saveur de l’exposition ?

L’art au service de la vie. Instantanés : saisir au vol une expression, un sourire, un coup d’œil, un coup de gueule, tous désarmants d’humanité, et tellement vrais.

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 © Ateliers Robert Doisneau

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Esthétique du contraste : Saint Eustache parfumée de céleri, Dior et les rupins.

Les Halles sont également une sorte de bric-à-brac, bigarré à tous niveaux. Ainsi, les constructions architecturales des cagots de fleurs et de légumes, édifiées pour quelques heures, mises en perspective avec les arches et rosaces de l’église Saint Eustache, inébranlables, offrent un contraste saisissant. – Contraste à la hauteur du dépareillement social de la population des Halles.

Sur ce point, Doisneau observe dans ses carnets (qui sont aussi passionnants que ses photographies, sa plume étant aussi aiguisée que son regard) :

L’église du village, Saint-Eustache elle-même, était un mélange de styles et de parfums. Gothique à l’intérieur, parfumée d’encens, Renaissance et parfumée de céleri à l’extérieur. Et tout autour, une curieuse humanité dans une lumières de fête foraine, des rupins et des clochards, des chauffeurs routiers et des tireurs de diables, des bouchers et des clientes de Dior, des maraîchers et des poivrots. Tout ce monde se disait « tu » , et surtout flottaient une grosse gaîté et une bonne volonté, valeurs dont ne tiennent pas compte les ordinateurs électroniques. (R. Doisneau)

 La suite du texte est un manifeste contre la décision du transfert des Halles …

Tout ce quartier est pétrifié par un gel brutal.
Paris perd son ventre et un peu de son esprit.

(…) Des techniciens se sont penchés sur le problème des Halles de Paris. Des hommes malins, urbanistes, politiciens, financiers.

Se sont penchés, c’est-à-dire ont regardé de très haut s’agiter les petites gens.

(…) Il fallait à Paris un marché fonctionnel, c’est fait, voilà le cubique Rungis.

(…) Les sociologues nous parleront un jour du mal des grands ensembles et du malaise des rapports humains dans la société mécanique.

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On mesure à la violence du texte l’effet provoqué par l’annonce du transfert des Halles … Tout ce  monde qui apparaît sur les photographies de Doisneau est appelé à disparaître ;  nous le savions déjà, l’exposition chemine vers le « trou » gigantesque, si tristement célèbre …

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Esthétique du vide : « Paris perd son ventre et un peu de son esprit »

Brasero dernier matin, 1969, © Ateliers Robert Doisneau

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Des photos comme « le dernier matin », accusent silencieusement le côté inéluctable de la mort des Halles … Avant que ne surgisse le fameux « trou des Halles », béant et terrible, sur lequel se penchent des visages ahuris, hébétés, songeurs…

© Ateliers Robert Doisneau

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Les dernières photos de Doisneau présentées à l’Hôtel de Ville concernent l’inauguration de Rungis, puis celle du forum des Halles.

– Rien qui rende compte de la vie culturelle spontanée installée dans les pavillons entre 1969 et 1972, c’est-à-dire après le déplacement des Halles, et avant la mise à bas du quartier … Danse, théâtre, musique, manège … Où est passé Doisneau ? Ou plutôt, où sont passées ses photographies ? Il y a là un mystère de l’exposition. Peut-être a-t-on préféré ne pas trop accentuer l’immense scandale que représente la destruction des pavillons, qui auraient pu continuer à vivre indépendamment du marché des Halles … Et qu’une belle opportunité commerciale et politique a préféré remplacer par le superbe ratage bétonné que nous connaissons.

– L’exposition s’achève sur la présentation des maquettes du nouveau projet des Halles, qui devrait voir le jour dans quelques années.

En filigrane s’esquisse ainsi un dernier parcours de l’exposition, politique cette fois, que le visiteur ne manquera pas de retracer à sa guise.

2 réflexions au sujet de « Exposition Doisneau Paris Les Halles (III) – Parcours esthétique : Au cœur de l’humain, au ventre de la capitale … »

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