Exposition Doisneau Paris Les Halles (II) : Parcours historique – Bref retour sur une longue histoire

Il y a ceux qui s’en souviennent, et ceux qui ne les ont pas connues. Aujourd’hui, quoi qu’il en soit, c’est le genre de lieu qu’on évite. A cause des travaux. Du monde. De la laideur des magasins alentour, enseignes sans âme, multinationales en tous genres.

Pourtant, sous ce mall commercial, entre les couloirs labyrinthiques du RER, neuf siècles d’histoire, coulés dans le béton. Autant de strates temporelles invisibles, soudain mises en lumière par deux expositions successives : l’une « Les Halles de Baltard, métiers du jour et de la nuit » qui vient de s’achever au musée Carnavalet ; l’autre « Doisneau Paris Les Halles« , à voir avant le 28 avril à l’Hôtel de Ville de Paris.

L’occasion de revenir sur ces pages décisives de l’histoire sociale, alimentaire et politique de la capitale … Et de tenter de situer les photographies de Doisneau sur l’échelle du temps, pour mieux en savourer la profondeur historique.

Saviez-vous par exemple que les catacombes ont été crées au tournant du XIXe, et que leur histoire est intimement liée à celle des Halles ? Que jusqu’à la 2nde Guerre Mondiale, on pouvait voir passer des trains de légumes, descendant le boulevard Saint Michel en direction des Halles ?

Fortuné Louis Meaulle, La soupe aux Halles le matin, 1897 © Carnavalet

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A écouter pour se mettre en bouche : La minute de la ménagère, 1951 (INA)

1/ Chronologie des Halles : De Louis VI à Doisneau

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L’histoire des Halles commence avec Louis VI ; jusque là, le marché central était situé sur la place de Grève (l’actuelle place de l’Hôtel de Ville) ; en 1135, il le transfert à proximité mais hors de Paris, sur le lieu-dit Les Champeaux, alors constitué de petits champs et marécages.

L’extension rapide de la ville aboutit à l’intégration progressive de ces territoires, qui deviendront le cœur même du développement de la capitale. C’est ce qu’avait bien compris Philippe Auguste lorsque, cinquante ans après la décision de Louis VI, il rachète les terrains mitoyens à l’évêché pour étendre la surface de Halles, organiser la construction des premiers bâtiments couverts et réglementer les échanges.

Au cours des siècles suivants, le quartier ne cessera de se transformer pour mieux alimenter la croissance de la capitale. C’est le tournant du XIXe siècle qui lui donnera la physionomie que nous lui découvrons à travers les photographies de Doisneau …

En 1763, le quartier se dote d’une Halle aux Blés (bâtiment arrondi qui deviendra la Bourse de Commerce à partir de 1889) pour fluidifier la circulation de cette denrée centrale.

Nicolas-Marie-Joseph Chapuy, La Halle au blé en 1838 © Carnavalet

Puis, en 1785, le cimetière des Innocent (alors situé entre les rues Saint-Denis, de la Lingerie, de la Ferronnerie et aux Fers) est aménagé en marché aux fleurs, fruits et légumes : l’église des Innocents est rasée et des milliers d’ossements sont déplacés à travers la ville pour être transférés dans les carrières de pierre situées sous le faubourg de la Tombe-Issoire (naissance des catacombes, qui recueilleront au total 6 millions de parisiens !).

Hoffbauer, Cimetière des Saint-Innocents vers 1550 / Place du marché des Innocents vers 1850 (XIXe).

Enfin, pour des raisons d’hygiène, de sécurité et d’approvisionnement (les mêmes motifs qui entraineront finalement le déplacement des Halles à Rungis, moins de deux siècles plus tard), Napoléon décide du réaménagement complet des Halles. Leur tournure médiévale est une injure à l’esprit moderne qui habite l’époque.

Les travaux ne seront pourtant mis en œuvre que par Napoléon III. Les maisons du quartier sont alors rasées à la faveur des douze pavillons de Baltard (du nom de leur architecte), tout en verre et parapluies de fonte, arrogants de modernité, approvisionnés en eau courante et éclairés au gaz … Le Paris de Victor Hugo cède la place à celui de Zola … et de Doisneau, quelque un siècle plus tard !

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Structure Baltard, 1968 © Ateliers Robert Doisneau

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2/ Vie et organisation des Halles, de 1870 à 1969

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A écouter en lisant la suite, pour se mettre dans l’ambiance !

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Vue aérienne des Halles (1952) et plan des pavillons de Baltard (XIXe)

Outre les pavillons N°1 et N°2, adossés à la Halles aux Blés devenue Bourse de Commerce, chaque pavillon a sa spécificité, comme aujourd’hui à Rungis :
N°3 : Pavillon à la viande ;
N°4 : Pavillon de la volaille et du gibier ;
N°5 : Pavillon à la viande et triperie ;
N°6 : Pavillon des fruits et légumes ;
N°7 : Pavillon des fruits et légumes, des fleurs coupées ;
N°8 : Pavillon des fruits et légumes ;
N°9 : Pavillon des poissons ;
N°10 : Pavillon des beurres, œufs, fromages ;
N°11 : Pavillon de la volaille, des primeurs, des viandes cuites ;
N°12 : Pavillon des beurre, œufs, fromages, huîtres, pain, verdure.

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Les Halles proprement dites, celles des pavillons de Baltard, fonctionnent tous les jours, ou plutôt toutes les nuits, sauf le lundi, entre 21h et 8h ; au milieu du brouhaha ambiant, les arrivages et les ventes sont ponctués par la cloche des pavillons. Le ballet des acteurs de cet énorme marché, mandataires, facteurs, forts, verseurs de poissons, etc., s’affaire jusqu’à l’aube. – autant de métiers mis en lumière par la récente exposition du musée Carnavalet.

Autour des Halles, le Carreau est ouvert de 3h à 8 h du matin (ou 4h à 9h en hiver.) Il est approvisionné par les jardiniers et les horticulteurs de Paris et de sa banlieue, arrivés dès 10 h du soir. Loin d’être anecdotique, cet immense marché de fruits et légumes s’étale dans les allées couvertes et sur les voies publiques alentour.

– Au total, les Halles couvrent près de 30 hectares !

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Pour se faire une idée de l’organisation des lieux :

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A noter aussi qu’à partir du XXe siècle, l’aménagement d’une voie ferrée remontant jusque dans la rue des Halles permet d’approvisionner les marchandises à partir des entrepôts situés aux portes de la capitale. Ainsi du Paris-Arpajon, train à vapeur en service de 1893 à 1937, autorisé à entrer dans Paris la nuit sur les voies du tramway, chargé de 25.00 tonnes de marchandises, dont 11.650 tonnes de légumes verts, 4.200 tonnes de pommes de terre, 3.067 tonnes de tomates, 650 tonnes de potirons, 411 tonnes de fraises et 88 tonnes de fleurs, 14 tonnes de viande (chiffres de 1927) … ! – Après la seconde Guerre Mondiale, ce type de transport cède progressivement la place aux camions et autres véhicules motorisés.

La croissance de la ville se poursuit ; la circulation s’intensifie ; et le rayonnement des produits qui affluent aux Halles pour être ensuite redistribués ensuite autour de la ville semble de plus en plus aberrant, à mesure que la mondialisation des échanges se généralise …

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3/ Chronique d’une mort annoncée : De Doisneau à nos jours

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A cette étape de notre chronologie, nous retrouvons l’époque de Doisneau et le contexte de ses photographies, telles qu’on peut actuellement les voir à l’exposition de l’Hôtel de Ville.

La suite de l’histoire tient en quelques dates, et en quelques années … Nous nous contenterons d’en rappeler les éléments-clefs, l’exposition rendant parfaitement compte de cette récente chronologie.

1960 : Décision du transfert des Halles à Rungis et La Villette. Décret officiel en 1962. Cette décision réitère le geste de Louis IV déplaçant les Halles extra-muros en 1135, autant qu’elle obéit à des motivations proches de celles qui conduisent Napoléon III à raser entièrement le quartier en 1852 : hygiène, praticité, modernité, logistique mondialisée … (Hélas, le résultat ne sera pas à la hauteur de ces comparaisons.)

A cette annonce, Doisneau multiplie les photographies, avec la conscience aiguë que tout ce monde est appelé à disparaître. Ce sentiment ne sera pas sans influence sur l’esthétique particulière de ses instantanés, ni sur le regard que nous posons sur eux.

1969 : Transfert et fermeture des Halles. Les pavillons de Baltard deviennent des lieux de culture informelle, et volontiers contestataire (esprit 68). Un nouveau monde s’organise et investit cet espace : danse, théâtre, manèges, concerts …

1972 : Destruction des pavillons, malgré la mobilisation générale des parisiens. Le XIXe siècle et son architecture ne faisant pas encore l’objet de la reconnaissance patrimoniale actuelle, ils sont revendus au poids de la ferraille. Seul le pavillon n°8 sera démonté pour être remonté à Nogent. Il sera classé Monument Historique en 1982. Certains morceaux d’un second pavillon aurait également été revendu au Japon. Trou béant des Halles.

1979 : Inauguration du forum. Béton partout. Ère de la fringue et du fast-food.

2009 : Tout ce béton a mal vieilli. Nouveaux travaux prévus jusqu’en 2016, d’un coût total estimé à 802 millions d’euros hors taxes (valeur janvier 2009).

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Canopée. Ambiance shopping et mall asiatique. Voir la présentation du projet virtuel..

Affaire à suivre … En attendant, courez à l’Hôtel de Ville !

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Pour aller plus loin sur l’histoire des Halles de Paris …


1/ A lire, parce que les écrivains ont également peuplé les Halles de personnages littéraires :

Louis-Sébastien Mercier, Tableau de Paris (1782-1789), en ligne sur Gallica.
Victor Hugo, Les Misérables (1862), en ligne sur Gallica
Emile Zola, Le Ventre de Paris (1873), également en ligne sur Gallica.
Eric Hazan, L’invention de Paris, 2002, Seuil.

Et pour la suite :
Patricia Kapferer et Tristan Gaston-Breton, Rungis, le plus grand marché du monde, 2005, Le Cherche-Midi.

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2/ A voir et parcourir en ligne

– Le site de France TV consacré à l’exposition (très bien documenté).
– Le témoignage d’un ancien des Halles (photographies à mettre en perspective avec celles de Doisneau).
Le site officiel de Rungis.

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3/ A lire également à propos de l’Exposition Doisneau Paris Les Halles

(I) Introduction

(III) – Parcours esthétique : Au cœur de l’humain, au ventre de la capitale 

3 réflexions au sujet de « Exposition Doisneau Paris Les Halles (II) : Parcours historique – Bref retour sur une longue histoire »

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