«C’est le dimanche de la vie»: Une étude de l’imaginaire du champ de blé en peinture (1/2)

« Un coup de vent sur les blés ressemble au coup de vent sur la mer… Mais s’il nous émeut plus, c’est qu’il déroule un patrimoine » Saint-Exupéry, Pilote de Guerre.

Qu’il soit réel ou pictural, aperçu à la faveur d’un voyage en train ou d’une visite à la Fondation Van Gogh, le spectacle d’un champ de blé nous saisit d’abord par la culture qu’il incarne, par la dimension historique qu’il présuppose, la part de sueur et de travail qu’il implique.

En ce sens, le blé s’oppose à la mer comme l’agri-culture à la nature : d’un côté, un élément infini, éternel mais inhumain puisque sans histoire ; de l’autre, un paysage patiemment produit, une formidable accumulation de strates de temps et de culture…

En découlent deux types d’expérience très différents. Sublime, le paysage marin fonctionne avant tout comme une vaste surface de projection du Moi ; ses scintillements nous tendent le miroir d’une intériorité éminemment subjective – tantôt calme et limpide, comme dans le mythe de Narcisse, tantôt sombre et agitée, comme dans la peinture romantique… Au contraire, le champ de blé implique immédiatement une relation à l’Autre, aux autres, en tant qu’il reflète le travail des hommes, produit et consommé dans le partage.

 Van Gogh Champ de ble corbeaux
Champ de blé avec corbeaux, Vincent Van Gogh

De ce point de vue, bien que toujours plus moderne, urbain, lointain, le regard que nous portons sur les champs qui jalonnent notre territoire est travaillé par un héritage composite. – Sachant que cet héritage réside autant dans le paysage lui-même que dans le regard que nous posons sur lui. De là une émotion, une impression esthétique, dont l’épaisseur temporelle serait celle d’un palimpseste, qu’il convient ici de déplier pour tenter d’en saisir toute la profondeur.

Transformer la nature en campagne

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A table pour célébrer la Journée Mondiale du Bonheur ?

« Tout homme veut être heureux ; mais pour parvenir à l’être, il faudrait commencer par savoir ce que c’est que le bonheur. » (Rousseau, Emile ou De l’Education)

 Dejeuner-canotiers

Dans un contexte international marqué par une série de crises, tensions et catastrophes, la Journée Mondiale du Bonheur nous offre l’occasion de réfléchir sur cette notion universelle bien qu’apparemment subjective

Pour tenter d’y voir plus clair, sans doute faut-il commencer par distinguer bonheur et plaisir. Car s’il n’y a pas de bonheur sans plaisir, combien de plaisirs pouvons-nous ressentir sans le moindre bonheur ! Quand l’un semble impliquer d’emblée une intensité qui va de pair avec son irrémédiable fugacité, l’autre suppose au contraire une certaine durée, une épaisseur temporelle, qui lui confère toute sa saveur. Si je peux chaque jour éprouver du plaisir à écouter un morceau de musique, celui-ci n’en sera pas moins limité à la durée de mon expérience. De la même manière, un repas, une pâtisserie ou une simple tartine de fromage, peuvent être source de plaisir, y compris solitaire, par leurs qualités gustatives et leur adéquation avec mon envie du moment. Satisfaction éphémère, et vouée à l’oubli… à moins d’être partagée. Avez-vous remarqué qu’une part de gâteau n’a jamais le même goût que sa version individuelle ? Cette différence est encore plus marquée dans le domaine de la boulangerie où, pour des raisons qui dépassent la seule différence de cuisson, les pains individuels se révèlent incapables de développer la palette aromatique d’une généreuse miche de pain.

Par une mystérieuse opération, qui s’apparente à celle de la multiplication des pains, le plaisir change de nature dès qu’il s’inscrit dans un rapport aux autres. « Il y a des biens qui augmentent dans le partage » (Spinoza, L’Ethique). Savourée avec une salle entière, la musique change de ton comme le repas change de goût. L’expérience se dilate à la faveur d’une émotion qu’on ne saurait éprouver seul. Précisément parce qu’à la différence du plaisir, il y a dans le bonheur un rapport au monde que le rapport à la chose ne saurait occulter. De ce point de vue, le bonheur se distingue autant de la béatitude, que le sage est capable d’atteindre jusque dans l’isolement d’une prison. Terrestre et incarné, le bonheur nous offre une médiation entre l’évanescence du plaisir libertin et l’immuable sérénité de l’ermite.

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