Pour une sonate en cuisine : Introduction à l’esthétique du goût

Extrait de la seconde partie de Hors d’œuvre, Essai sur les relations entre arts et cuisine, Menu Fretin, 2010. Extrait publié dans les Cahiers de la Gastronomie, n°4 (été 2010).

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Introduction à l’esthétique du goût [1]

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En recherchant l’adoubement de l’art contemporain, avec tout le nominalisme discursif qu’il peut comporter, la cuisine s’engage sur un terrain qui ne peut éviter le formalisme et l’agencement de signes. Elle prend du même coup le risque de passer à côté de sa spécificité, et de reléguer au second plan ce qui lui donne sens à titre d’objet propre : le goût. Tout se passe en effet comme si, pour devenir "Art", il lui fallait nécessairement devenir spectacle, donner dans l’ornemental. Pourtant, contrairement à l’acception commune du terme, l’esthétique ne saurait se réduire à la seule beauté plastique, à la simple dimension visuelle du sensible. C’est ce que nous rappelle l’expérience musicale : la vue n’épuise pas l’esthétique. Précisément parce qu’elle ne donne accès qu’à la dimension spatiale de l’esthétique. Or, par delà le spectacle de la forme, et la contemplation de la belle apparence d’un plat ou d’un tableau, c’est-à-dire de tout ce qui relève de la vue, il y a bien une esthétique des yeux fermés : celle du son, mais aussi celle du goût et des fragances, de sorte que cette triple référence auditive, gustative et olfactive nous invite à interroger la dimension temporelle du sensible.

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Comment montrer un goût ? Une proposition d’analyse de la photographie culinaire

Cet article a été publié dans les Cahiers de la Gastronomie (printemps 2010). Il fait écho à l’article "Comment peut-on parler d’un goût", publié précédemment.
Une série d’études et de matières à penser lui tiennent lieu d’introduction et d’illustration :
- étape 1 : A propos de la relation entre l’oeil et le goût
- étape 2 :
photogénie du goût : peut-on tous les montrer ?
- étape 3 :
montrer un goût  démos de chefs et photographie culinaire.


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Comment montrer un goût ?



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Une proposition d’analyse de la représentation du goût dans la photographie culinaire [1]

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Saveurs fugitives, matière éphémère, moments fugaces, la cuisine joue avec le temps, le déjà-fini. Au même moment, elle s’inscrit dans une temporalité plus vaste, une durée particulière, puisque dans le goût, comme le rappelle très justement B. Beaugé, « la mémoire joue un rôle primordial [...] c’est elle qui permet la constitution de ces ‘images’ appelées ‘goûts’ ».

Or, lorsqu’il s’agit de fixer une saveur exceptionnelle, de lutter contre sa disparition physique pour tenter d’en saisir l’instant, notre mémoire gustative dispose de deux alliés, qui la structurent autant qu’ils la sollicitent :

- Le langage d’une part, qui permet de fixer un goût présent, de le nommer, de l’identifier en fonction de nos souvenirs, comme pour le retenir [2].
- Les images d’autre part, qui jouent avec nos souvenirs gustatifs, sous la forme de ces ‘images mentales’ que sont les ‘goûts’ du point de vue des neurosciences, mais aussi, plus concrètement, par le travail de la photographie.

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Comment montrer un goût (3) ? Démos de chefs – Le dispositif du Festival Omnivore comparé à celui de la photographie culinaire

En préambule à un article consacré à la représentation du goût dans la photographie culinaire, quelques pistes de réflexions (matière à penser).

(Lire l’étape 1 et 2 et l’article développant cette question)

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Février 2010 – Festival Omnivore (OFF) à Deauville : une "pure cuisine de la vue" (Barthes[1]).

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Le Festival d’Omnivore (OFF) constitue à lui seul une excellente matière à penser les relations qui peuvent s’établir entre l’œil et le goût. Pendant deux jours, des démonstrations de chefs du monde entier se succèdent sous les yeux des spectateurs, calés sur des rangées de fauteuils - et non à table. La construction des plats est retransmise sur écran géant, et à la fin de la démonstration, la caméra fait un plan fixe en macro sur la réalisation, comme pour en projeter la photographie. Les plats sont ensuite envoyés en coulisses, au studio photo, pour être soigneusement photographiés (et non dégustés).

Que la cuisson soit approximative, le plat trop salé, ou gustativement raté, le propos n’est pas là : le plat est uniquement validé d’après son aspect visuel, et grâce au discours du chef qui l’accompagne. Au spectateur d’imaginer mentalement la pertinence de la combinaison des saveurs et textures, de façon purement conceptuelle (le goût de ce plat en général et non sa réalisation particulière, ici et maintenant).

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Comment montrer un goût (2) ? Peut-on tous les montrer ?

Photogénie du goût, étape 2 : en préambule à un article consacré à la représentation du goût dans la photographie culinaire, quelques pistes de réflexion.

(Lire l’étape 1)

On peut tenter de développer la question "comment montrer un goût ? peut-on tous les montrer ?" à partir de l’exemple du plat mijoté.

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Comment peut-on en effet représenter le goût d’un plat mijoté sur une photographie, c.à.d sur un carré de papier glacé, désodorisé ?

- L’odeur d’un plat ne fonctionne-t-elle pas comme un véritable pont entre l’œil et le goût ?

Si la vision d’un plat constitue un véritable préliminaire (au sens fort) à sa dégustation, elle est relayée, incarnée, ancrée dans la matérialité du corps par le biais de l’odorat, qui confère toute sa densité charnelle à la vision du plat, et qui nous permet d’anticiper physiquement sur ses saveurs.

L’un des enjeux de la photographie culinaire serait donc de faire en sorte que l’imaginaire (le fantasme) prenne le relais entre l’œil et le goût, sans passer par les renforts d’un support olfactif.

Ex. Sur cette photo, tout passe par la projection imaginaire qu’appelle la vision d’une cocotte en cuivre, contentant idéal du plat longuement mijoté …

Choisir de ne pas montrer devient alors une façon indirecte de montrer.

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Comment montrer un goût ? La relation entre l’oeil et le goût : une proposition d’analyse de la photographie culinaire (1)

Photogénie du goût : en préambule à l’article consacré à la représentation du goût dans la photographie culinaire, quelques pistes de réflexions (matière à penser).

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On peut partir de la photographie culinaire pour interroger la puissance des relations entre la vue et le goût – avec pour enjeux, entre autres, les relations entre arts (plastiques) et cuisine, telles qu’elles s’établissent dans l’esthétisation de la cuisine par le travail visuel de l’assiette …

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Pitaya, fruit du dragon : le fruit photogénique par excellence – si beau, sans goût

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A l’opposé, la truffe : l’efficacité olfactive et gustative, sans photogénie

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Il faudrait donc interroger la photographie culinaire à partir de la question suivante : comment peut-on montrer un goût ? – peut-on tous les montrer ?

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Sur ce sujet, voir aussi les articles consacrés au Festival International de la photographie culinaire, édition 2009 ici et

Festival International de la Photographie Culinaire : mais quel goût ont les images ?

Les différences majeures entre les démarches des travaux exposés au Festival International de la Photographie Culinaire sont ici l’occasion de s’interroger sur les enjeux inhérents à la photographie culinaire.

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Festival International de la Photographie Culinaire : mais quel goût ont les images ?

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….."Photographie culinaire".

…..La chose ne va pas de soi.

…..N’y a-t-il pas plutôt une antinomie fondamentale entre la photographie, art visuel, et la cuisine, qui ressortit davantage du plaisir gustatif ?

…..Autrement dit, comment peut-on photographier un goût ?

…..En réalité, derrière toute photographie culinaire, il y a un choix, une prise de position, et une réponse à cette question fondamentale : Quel est le lien entre l’oeil et le goût ?

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L’imagination.

…..Certaines photos choisissent en effet de travailler sur l’imaginaire gustatif du spectateur, invité à projeter des saveurs sur ce qu’il voit… La sphère du fantasme vient ainsi s’intercaler entre l’oeil et le goût. On est alors dans le domaine de la photographie salivante, alléchante.

…..Pourtant un simple papier glacé, fade et plat.

…..La photographie se fait ici artistique par la mise en scène de son sujet, un plat ou un produit artistique en lui-même. Elle en porte la trace, elle en a fixé la beauté fugitive ; elle en présentifie la saveur…

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Aucun lien.

….. La photographie culinaire tente parfois au contraire de se couper de la dimension gustative, pour aller jouer dans la cour de la photographie artistique établie.

…..Elle devient alors pur regard, travaillant la matière alimentaire comme un objet plastique, une texture, des couleurs coupés de leur goût.

….. Ce type de photographie flatte l’oeil du spectateur sans faire appel à son imagination gustative. Photographie culinaire ? Disons plutôt photographie à thématique alimentaire.

…..Au risque de passer à côté de sa spécificité même.

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Les enjeux de cette question, pourtant simple à première vue, concernent donc la nature même de la dimension artistique de la photographie culinaire :
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…..Repose-t-elle uniquement sur l’art photographique ?

…..A-t-elle au contraire un statut à part, du fait de la nature de son sujet ?
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…..Chaque photographie est une réponse.
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Et vous, vous en pensez quoi ?
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Voir aussi l’article consacré aux réponses proposées par les travaux exposés au Festival :

Festival International de la Photographie Culinaire : comment éviter le Marabout ?

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Jeudi 6 novembre, ouverture du Festival International de la Photographie Culinaire.

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Outre les galeries et restaurants participant sous différentes formes au festival, une compétition officielle entre 22 photographes, sur le thème "poissons, coquillages et crustacés".

Deux espaces officiels d’exposition : Les passages couverts de Bercy Village, et … l’Espace Mobalpa, (15 boulevard Diderot, 75012) !

Mobalpa

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L’Espace Mobalpa ou : Quand le sponsor tient plus de place que son objet…

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L’Espace Mobalpa est un espace d’exposition pour le moins problématique.

Il a cependant le mérite de mettre les deux pieds dans le plat, et d’interpeller le spectateur sur le statut de la photographie culinaire.

En effet, les photographies, exposées au milieu des cuisines Mobalpa, se trouvent reléguées au rang d’illustrations décoratives, pour ménagère de moins de 50 ans … !

Installées dans un espace dédié à la consommation (alimentaire / économique) la dimension artistique de ces photographies est donc loin d’être évidente.

Et pourtant, malgré un format relativement petit, un espace visuellement envahissant, un contexte inapproprié, certaines images s’imposent comme des photographies de type artistique.

Quelles stratégies mettent-elles en place pour éviter le côté Marabout ou Elle à Table ? Comment assument-elles la spécificité de leur objet ?


FIPC – Différentes façon d’aborder la photographie culinaire :

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Parmi les photographies présentées au festival, on peut repérer différentes tendances, qui sont autant de façon d’aborder la photographie culinaire, et de travailler à établir sa dimension artistique.

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Tenter de photographier un goût : des produits, des plats, toujours en macro :

Selon la démarche du photographe, elles se veulent plus ou moins appétissantes, et plus ou moins ludiques. Elles proposent une approche du goût par l’image.

Dans certains cas, on reste quand même assez proche de l’illustration esthétisante de type fiche-recette Elle.

Plusieurs photographes jouent plutôt la carte du ludique, et travaillent sur la ligne nature/culture, en présentant par exemple un poisson vivant/poisson pané, etc… (Pierre-François Couderec, Christophe Doucet ).

D’autres photographies, comme celles de Patrick Rougereau, vont ouvertement chercher à détourner le côté Marabout, en proposant une réinterprétation humoristique des photos de recettes.

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Patrick Rougereau

Patrick Rougereau.

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Dans ce cas, c’est la nature même du sujet de la photographie qui lui dicte sa forme. Le domaine culinaire est revendiqué et mis à l’honneur.

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Travailler une matière visuelle : des photographies "désincarnées"

Toujours en macro, certaines photographies mettent au contraire l’accent sur des formes et des textures, recherchant avant tout un effet visuel.

L’alimentation, le plat ou le produit brut acquiert alors une dimension plus abstraite, quasi désincarnée.

Il n’est qu’un support plastique, un matériau détaché de sa saveur à la faveur d’un plaisir purement oculaire.

On pense par exemple au travail de Mathilde de L’Ecotais, ou à celui de Richard Haughton

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richard haughton

Richard Haughton, Sayori.

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La revendication du statut artistique de la photographie culinaire passe ici par une forme de négation de la spécificité de son objet. L’aliment est alors détourné, désincarné mais aussi magnifié, pour servir la cause d’un art visuel.

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Une troisième voie ? Les photographies contextualisées, de type récit de voyage :

Elles saisissent des humains en cours de préparation d’un repas, sur les marchés, etc.

Le contexte est ici primordial, et aisément identifiable. Les plans sont plus larges, la macro est laissée de côté.

Mangeur ou préparateur, l’humain retrouve alors toute sa place sur la photographie

Ce type de photographie se veut la trace d’un moment précis, en un lieu précis.

Au sein de l’exposition officielle du festival, on citera les travaux de Kim Badawi, d’Eric Morin, ou de Florent Dupuy.

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Patrick Rougereau

Kim Badawi.

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Ce type de photographie propose une vision plus humaniste de la photographie, en ramenant l’aliment à sa dimension culturelle.

Au risque parfois de sembler moins immédiatement artistique.

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- Une catégorie mixte : les photographies intellectuelles :

Celles-ci sont avant tout une tentative pour se démarquer, qui passe souvent par une démonstration de pseudo originalité.

Leur sens est alors plus ou moins obscur …

… Passons notre chemin …

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Pour en savoir plus : Le site du Festival International de la Photographie Culinaire.

Voir aussi l’article plus théorique consacré à la question du statut artistique de la photographie culinaire : Festival International de la Photographie Culinaire : mais quel goût ont les images ?

Et l’article consacré à l’exposition de la Milk Factory à l’Atelier des Francs-Bourgeois : Milk Factory, une nouvelle galerie pour le printemps 2010.

Milk Factory : Une nouvelle galerie pour le printemps 2010.

Milk Factory, galerie et laboratoire de création culinaire de la collective des produits laitiers (ouverture printemps 2010).

Hors les murs du 6 au 22 novembre, Atelier des Francs-Bourgeois, dans le cadre du Festival International de la Photographie Culinaire.

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Après la Galerie Fraîch’Attitude, Christophe Spotti est désormais en charge de la Milk Factory, espace de création, d’exposition, et de consultation d’ouvrages dédiés au goût.

C’est le CNIEL, c.à.d. la collective des produits laitiers qui est à l’origine de ce projet.

Rappelons que le CNIEL est aussi à l’initiative de l’OCHA, l’Observatoire Cniel des Habitudes Alimentaires, dont les publications et colloques sont toujours remarquables…

A suivre de près, donc.

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En attendant 2010, et dans le cadre du Festival International de la Photographie Culinaire, la galerie propose (hors les murs) :

« Le lait, matière à sensation, matière à création… »

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Une exposition basée sur une triple approche du lait :


Une approche visuelle - avec la série de photographies de Jean-Jacques Pallot, intitulée Splasch :

galerie splasch

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Ce travail de photographie culinaire offre une vision de type "désincarnée" du lait.

Le lait est en effet utilisé ici comme simple texture, comme matériau esthétique purement visuel.

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.splasch 2

Jean-Jacques Pallot, Splasch.

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On est étrangement loin de la texture du lait …

Cette magnifique photo transforme la goutte de lait en voile de bateau et autre support imaginaire.

Et pour cause. Jean-Jacques Pallot est avant tout un photographe, entré un instant dans le monde culinaire, sur lequel il porte un oeil neuf.

Cette photo n’a pas le goût du lait.

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Une approche gustativeavec un "milk bar, et quelques réalisations culinaires de Sonia Ezgulian.

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milk bar

L’initiative est réellement excellente.

Lors de mon passage toutefois, la proposition était assez réduite, et pas toujours convaincante : milk-shake au foie gras, sirops au lait entier, …

… et … des macarons au gingembre, d’une grande délicatesse.

macaron

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Une approche lexicale du lait enfin – par un travail sur "les mots du lait" réalisé par Ich&Kar.

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mots du lait

(NB: Cette photo a été volontairement accentuée pour vous permettre de décrypter une partie du texte).

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Mots, citations et expressions liées à l’univers du lait travaillés par un regard de graphiste.

Voir, par exemple, " Dans sa volonté de supprimer les intermédiaires, il cherchait un moyen de passer du foin au lait, sans passer par la vache" (Alphonse Allais)…

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En attendant la suite :

Milk Factory à l’Atelier des Francs Bourgeois,

8 rue des Francs-Bourgeois, Paris 3e.

Exposition du 6 au 22 novembre 2009 – vernissage mardi 11 novembre.

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Voir aussi l’article consacré à la photographie culinaire

Et pour un clin d’oeil aux macarons ...

Etude pour ExpérimenTable – Exposition Rivalités à Venise au Louvre

Rappel : ExpérimenTable, définition et manifeste (ici).

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logo_louvreExposition Louvre

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…...Trois tableaux grands formats, disposés en triptyque, pour interpeller le spectateur sur le traitement du repas, entre sacré et profane …

….. Une étude pour ExpérimenTable…

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TITIEN : Un repas frugal, mais soigné et étonnamment concret

Titien D

Titien, Les Pèlerins d’Emmaüs, vers 1533-1534, Huile sur toile. H 169 ; L. 247 cm.

…..De façon significative, Titien choisit de traiter le récit biblique des pèlerins d’Emmaüs comme un véritable repas, qui rappelle nécessairement la Cène (et le tableau éponyme de Léonard de Vinci).

…..La table fonctionne ici comme un véritable espace scénique (une planche, des tréteaux), autour duquel sont disposés les personnages…

…..Un passage de la Bible qui est aussi prétexte à la réalisation d’une véritable nature morte …

Titien - Détail

…..Détail du repas : Du pain (de magnifiques miches ‘de campagne’), des fruits, du vin (dans un carafe, matière à reflets,et deux verres pleins), une assiette au contenu difficilement identifiable (des herbes? des huîtres?!), et une admirable pyramide de sel.

…..Les mains de l’aubergiste, annoncent également l’arrivée d’un plat de viande.

…..Noter aussi le détail des plis de la nappe (et le damas, invisible sur la photographie, mais d’une extraordinaire réalisation …)!

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TINTORET: Théâtralisation de la Cene, aux allures de scène de genre

Tintoret

Tintoret, La Dernière Cène, vers 1559. Huile sur toile.

…..Le peintre a ici choisi de peindre le dernier repas du Christ, si souvent représenté, en renouvelant en partie le genre le genre, par l’utilisation d’une table carré. Sa forme nécessite en effet un raccourci de perpective, et une torsion des corps, qui confère à la scène une véritable animation.

…..Le clair-obscur vient ajouter encore à la théâtralité de la scène.

…..Les mains s’agitent de toutes parts (ah, l’Italie!), les personnages se tournent en tous sens…

…..Tout cela est incroyablement bruyant !

Tintoret - Detail

…..Détail du repas : huit belles miches de pain ‘de campagne’, sur le même modèle que Titien (à croire qu’ils fréquentaient tous la boulangerie Landemaine, rue des Martyrs!), deux beaux plats de viande, et deux grandes carafes de vin.

…..Fidèle à sa vision de la foi, Tintoret a également préféré installer la Cène dans une modeste auberge, avec des protagonistes grossièrement vêtus. Le repas est en revanche plutôt copieux, et la table assez abondamment  garnie.

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VERONESE : Une somptuosité désincarnée

Veronese3

Véronèse, Les Pèlerins d’Emmaüs, ver 1555-1560. Huile sur toile H. 242 ; L. 416  cm.

…..A partir du même passage biblique que Titien, Véronèse propose un traitement totalement différent de la scène du repas.

…..L’accent est mis sur la richesse du décor, et le luxe des costumes,notamment ceux des commanditaires du tableau, représentés à droite dans leurs tenues d’époque, offrant un contraste étonnant avec les costumes des personnages bibliques.

…..Un décor somptueux, qui prend vite le pas sur la thématique biblique… et sur le repas lui-même, réduit à sa plus simple expression !

…..Proportionnellement, la table occupe d’ailleurs bien peu de place sur le tableau.

Veronese2

…..Détail du repas : du pain (un infâme pain de chez Saint-Preux!?) et du vin (pure projection, le verre est vide), et trois plats à venir. Tout est dans l’effet d’annonce.

…..Il faut également se rappeler que tout ceci a été peint sur fond de Contre-Réforme.

…..Le mélange de sacré et de profane qu’il met en scène dans ses tableaux a bien failli conduire Véronèse au tribunal de l’Inquisition…

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TINTORET : Vers la scène de genre sur petit format

…..Pour aller plus loin, on peut ajouter à notre étude un autre tableau de Tintoret, également exposé au Louvre, et consacré au fameux passage des pèlerins d’Emmaüs.

Tintoret

Tintoret, Les pèlerins d’Emmaüs, Huile sur toile, vers 1566.

…..Le détail du repas nous est ici invisible, le centre du tableau étant occupé par sa préparation …

…..Le récit biblique prend ici la forme d’une véritable scène de genre, et nous plonge au coeur des auberges italiennes du XVIe siècle.

…..Des femmes s’activent au dessus du foyer, des volatiles se préparent à leur sort, tandis qu’une superbe batterie de cuisine en cuivre dispense sa lumière …

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A utiliser pour mettre en perspective le travail de Patrick Guns, et l’ExpérimenTable qui lui a été consacré au 104 sur fond de théâtralité, de table, de Cène et de dernier repas. Voir Memento Mori.

Réfléchir aussi à la place et fonction du repas, à ses fonctions symboliques, au rôle de la table dans la théâtralisation de l’espace … et à l’importance des miches de pain de campagne !

A conserver en mémoire pour de prochains développements …

Voir notamment le premier retour sur ExpérimenTable.

(à suivre)

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Exposition Rivalités à Venise : Titien, Tintoret, Véronèse …

Au Louvre jusqu’au 4 janvier 2010.

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En savoir plus sur cette exposition

FIAC : ExpérimenTable au 104 : Memento Mori – dialogue avec le travail de Patrick Guns

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Dimanche 25 octobre, 13h, Galerie Polaris / Elaine Lévy Project sur Slick.

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Memento Mori

Un ExpérimenTable dédié à Elaine Lévy, et au travail de Patrick Guns.

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Une mise en cène du repas?  - Expérimenter un certain rapport à l’éphémère, la vie, et la mort, à partir de la temporalité propre au repas, qui vient ici se superposer à celle de la performance.

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Rappel : ExpérimenTable, définition et manifeste (ici)

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Le choix du lieu : L’espace d’exposition de la Galerie Polaris au 104, consacré au travail de Patrick Guns intitulé My Last Meals. Soit une série de photos présentant les derniers repas des condamnés à mort, qu’il fait exécuter à chaque fois par des grands chefs – Ici, Guy Martin, Pierrick Guillou et Denis Martin.

Une oeuvre particulièrement troublante, toujours organisée en deux parties (à gauche, le menu, à droite, une photo en pied du chef présentant son plat…).

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Patrick Guns, My last meals

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Cet ExpérimenTable, intitulé Mémento Mori, était donc d’abord une réaction face à ce travail.  D’autant que l’exposition de ces oeuvres dans un espace comme le 104, consacré à l’art après l’avoir été à la mort (anciennes pompes funèbres…) ajoutait une dimension supplémentaire à ces photographies…

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L’invitéeElaine Levy. A la tête de la galerie Elaine Levy Project, à Bruxelles, cette jeune galeriste est aujourd’hui l’une des principales spécialistes des oeuvres de Patrick Guns. Personnalité complexe, aussi gastronome que végétarienne (ce qui ne pouvait être anodin dans un pareil contexte), elle a su développer un travail à la fois ouvert, enthousiaste et pertinent sur l’art contemporain, tout en intégrant des supports tels que l’alimentation…

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Le menu : Végétarien, et travaillant sur un certain décalage avec les oeuvres et le lieu. Des légumes présentés en nature morte-vivante, des éléments aussi symboliques que du pain et du vin, etc. Une soupe de courge servie dans une citrouille … Et un grille-pain, version ludique de la chaise électrique? Non, bien loin de donner dans l’imaginaire du dernier repas, ce déjeuner haut en couleurs se voulait au contraire résolument tourné vers la vie la plus éclatante.

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Memento Mori !

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Un dialogue, et une prise de position face au travail de Patrick Guns, si dérangeant par sa froideur et sa neutralité face à l’horreur de la réalité. Une réaction qu’il semble appeler, sans pour autant jamais intégrer le moindre jugement..


Rompre le pain tour à tour …

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Et être là, dans un dialogue avec les oeuvres de la galerie …

… et avec ses spectateurs ! (ils regardent tour à tour les oeuvres et la performance.)

Merci à Pharoah Marsan pour ces photos.

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Si vous avez assisté à cette performance, n’hésitez pas à réagir, raconter, ou laisser un commentaire sur le site, et surtout n’oubliez pas de m’envoyer vos photos (exploratricedesaveurs@gmail.com), afin que je puisse les publier ici. Votre participation à ce travail en est le complément essentiel !

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Patrick Guns au SlickGalerie Polaris / Elaine Levy ProjectElaine Lévy ProjectGalerie Polaris

En savoir plus sur le travail de Patrick Guns, My Last Meals

Voir aussi sur le site de la Galerie Polaris et celui d’Elaine Levy Project.

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Merci à  Jacky Mace pour ces photos !

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En prolongement : Retour sur ExpérimenTable